Tableaux d’une révolution

2010-2011, pour orchestre symphonique.

Création de trois des cinq mouvements: 18 juin 2011 par l’Orchestre sSymphonique de l’Isle, sous la direction de Cristian Gort.

Ordre des mouvements:

  1. Warszawa 1944
  2. Budapest 1956
  3. Praha 1968
  4. Gdańsk 1980
  5. Berlin 1989

Audio: Praha 1968, Orchestre Symphonique de l’Isle

Suite en cinq mouvements pour grand orchestre, il s’agit d’une série de tableaux, témoignages en musique d’évènements historiques ayant marqué les pays d’Europe de l’Est derrière le rideau de fer, et dont nous ressentons encore les répercussions aujourd’hui. La grandeur et le déclin du communisme sont liés dans cette oeuvre à cinq conflits ayant eu pour scène autant de villes : l’insurrection de Varsovie en 1944, le soulèvement de Budapest en 1956, le Printemps de Prague en 1968, la grève de Solidarność à Gdańsk en 1980 et la chute du mur de Berlin en 1989.

Trois des cinq mouvements ont été créés le 18 juin 2011 à Montréal par l’Orchestre Symphonique de l’Isle sous la direction de Cristian Gort. L’enregistrement de Praha 1968 peut être écouté ci-contre, et des simulations des autres mouvements sont disponibles ci-dessous.

Description des mouvements

Ce premier volet s’inspire de l’insurrection menée à Varsovie en 1944 contre l’occupation allemande par la résistance polonaise (Armia Krajowa). À ne pas confondre avec l’insurrection du ghetto juif de Varsovie, ce soulèvement permit à une population sans formation militaire et dotée d’équipements rudimentaires de reprendre et de tenir la ville durant près de six mois. L’ironie de la répression inévitable qui s’ensuivit tient au rôle de l’armée soviétique qui attendit – postée de l’autre côté de la Vistule alors que les représentants de Staline traitaient la paix en secret à Berlin – que les résistants soient écrasés pour « libérer » la ville.

Ayant le champ libre pour imposer sa propre domination, elle opérera une réécriture historique niant le rôle de l’AK au profit d’une résistance communiste, en réalité pratiquement inexistante. Cette lâcheté de l’armée soviétique conjuguée à la débâcle polonaise a permis à l’Union Soviétique d’asseoir sa domination en Europe centrale et a posé les bases du futur pacte de Varsovie signé en 1955. Pierre angulaire de l’établissement de l’équilibre mondial suivant la Seconde Guerre mondiale, cet épisode était un candidat naturel au commencement du cycle des Tableaux d’une révolution.

Le deuxième mouvement de Tableaux d’une révolution s’inspire de l’insurrection d’octobre 1956, survenue en Hongrie à la suite des tentatives de libéralisation effectuées la même année en Pologne sous l’essor de la dénonciation par Khrouchtchev des « crimes » de Staline. Inspirés par des groupes intellectuels ayant osé rêver d’un certain « socialisme à visage humain », 12 ans avant que l’expression ne soit consacrée par Alexander Dubček – président du parti communiste tchécoslovaque avant les évènements de Prague en 1968 –, étudiants et ouvriers s’unirent spontanément au sein d’une véritable révolution qui fit tomber le gouvernement communiste au pouvoir. La mise en place de conseils ouvriers, un véritable pouvoir populaire, l’élection du leader de l’opposition Imre Nagy, l’euphorie enfin, ne durèrent hélas que quelques jours avant l’arrivée des chars d’assaut.

La répression de Budapest a, de toutes celles qu’ont subies les pays satellites de l’U.R.S.S., été la plus brutale avec un lourd bilan approchant les 3000 morts du côté hongrois. Les années 1950 laissant le bloc de l’Est en pleine période poststalinienne où les dénonciations avaient davantage pour mandat d’asseoir la légitimité du nouveau régime que d’exprimer de réels remords, les troupes soviétiques n’ont pas hésité à mater violemment la révolte sans égard aux conséquences diplomatiques – cet épisode a d’ailleurs fortement précipité la chute de l’idéal utopiste du communisme en Europe occidentale. C’est cette froideur et cette brutalité que veut essentiellement transmettre ce mouvement à travers l’ironie d’un scherzo.

Le troisième mouvement prend appui sur les évènements du Printemps de Prague survenus en 1968. L’arrivée au pouvoir d’Alexander Dubček en janvier inaugure une série de réformes démocratiques : liberté de presse, décentralisation de l’économie, autonomie nationale… la liste est ambitieuse et ne passe pas inaperçue de Moscou qui voit d’un mauvais œil ces changements « antisocialistes » rappelant étrangement l’épisode de Budapest. Des négociations de plus ou moins bonne foi n’arrivent pas à apporter une solution aux différends opposant les Tchécoslovaques à leur « mère patrie » et les troupes du pacte de Varsovie envahissent le pays sept mois plus tard, le 21 août; les opposants politiques sont arrêtés et le pouvoir communiste rétabli.

Le sentiment dominant ce mouvement est celui du romantisme, pris dans le sens original du terme avec tout ce que le mot comporte de lumière et de drame. Le soulèvement de Prague, contrairement à celui de Budapest qui est ici vu d’un œil cynique, a laissé derrière lui une aura de passion et d’enthousiasme : si la répression fut néanmoins encore une fois brutale malgré un nombre de morts bien inférieur – près d’une centaine selon les estimations officielles –, c’est cette liesse qu’aura retenu l’histoire. De tous les mouvements, le troisième est ainsi celui qui est le plus entrainant : alors que la danse était dans Budapest 1956 macabre, elle devient ici une valse qui accapare et emporte le flux musical.

Le quatrième mouvement des Tableaux d’une révolution s’arrête dans la ville portuaire de Gdańsk, la deuxième ville polonaise du cycle – 1980 y fut l’année de Solidarność (Solidarité), premier syndicat libre du bloc soviétique. Le licenciement injustifié d’Anna Walentynowicz – co-fondatrice de l’association ouvrière en compagnie de Lech Wałęsa – des chantiers navals de Gdańsk met le feu aux poudres pour une population déjà éprouvée par des hausses drastiques des prix des denrées de base.

La grève qui s’ensuit en août paralyse les chantiers et s’étend à l’ensemble de l’état : en effet, après les échecs des grèves étudiantes de 1967 et celles durement réprimées des ouvriers en 1970, le pays se soulève enfin avec unité pour faire plier le gouvernement communiste, une première. L’autorisation du syndicat permet la création en Europe de l’Est d’une force politique indépendante, un contrepoids au pouvoir officiel. Devenu un parti de plein droit après une décennie de luttes, Solidarność remportera les premières élections libres des pays satellites en 1989 – sans l’étincelle de Gdańsk, la chute du mur n’aurait pas eu lieu si tôt.

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe sous les assauts de la foule. Cette chute du symbole le plus criant du clivage mondial en cette période de guerre froide est, davantage qu’un déclencheur, plutôt un aboutissement. Après la perestroïka de Gorbatchev, l’assouplissement du contrôle militaire et l’ouverture des frontières polonaises et hongroises, l’effondrement du rideau de fer n’était plus qu’une question de temps. Si les évènements de Berlin ont été localement un éclat d’une grande joie populaire, ce n’est cependant pas celle-ci qui est retenue dans ce cinquième mouvement : refusant une finale glorieuse, Berlin 1989 est doté d’un caractère mélancolique.

La raison de ce choix est double et tient tant au passé qu’au futur de l’histoire. En effet, cette liberté nouvellement acquise ne se doit pas d’effacer la mémoire des sombres décennies, cette lutte ultime portant inévitablement le poids des précédentes. D’autre part, la réunification est loin d’avoir été une solution magique pour l’Allemagne (ou l’Europe de l’Est en général) : 20 ans plus tard, le pays en porte toujours les cicatrices. Au confluent des tensions historiques et de celles, musicales, des Tableaux d’une révolution, la vision de Berlin 1989 est ici sombre et dramatique – qu’une certaine vision cynique slave de l’histoire en porte le blâme.

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