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Deconstructing László

2011, pour 2 pianos et percussions.

Commande du quatuor Quatrix pour le concert d’ouverture de la saison 2011-2012 de Codes d’Accès.

Première: 27 octobre 2011, Conservatoire de Musique de Montréal.

Ordre des mouvements:

  1. Désordre
  2. Ordre
  3. Désordre
  4. Ordre
  5. Désordre
  6. Équilibre
  7. Ordre
  8. Élégie
  9. Désordre

Cette œuvre pour deux pianos et percussions, commande du Quatuor Quatrix, est un hommage à la création du peintre, photographe et sculpteur hongrois László Moholy-Nagy. Contemporain de Bartók, Moholy-Nagy a été fortement lié au mouvement artistique du Bauhaus et ses idées formalistes : plus concis que Kandinsky mais moins cérébraux que ceux de Malevitch, ses tableaux sont fascinants de dynamisme. En neuf courts mouvements, cette suite déconstruit l’esthétique du peintre dans une alternance entre des séquences nommées Ordre et leur contraire, Désordre : deux états de la matière simultanément présents dans ses œuvres visuelles, ici disloqués.

Deconstructing László est avant tout une œuvre sur le temps : transposition dans le domaine musical du travail spatial du peintre, le travail sur la perception temporelle accapare tous les aspects de la composition. Puisant son inspiration au sein des mécaniques déréglées chères à des compositeurs comme Ligeti (les mouvements Désordre sont une référence explicite à la première étude pour piano du compositeur, également d’origine hongroise) ou Bartók, la partition exploite constamment les déphasages métriques et les jeux d’échos afin de brouiller la perception qu’a l’auditeur du temps : un temps qui paraît accélérer ou ralentir, s’étirer ou se contracter, illusion face à une pulsation constante. En contrepoint à ce déferlement à la limite du chaos, apparaissent des mouvements Ordre lents, trop lents, où le temps lisse et suspendu perpétue une tension toujours chargée de violence. D’une mystique évoquant Pärt, l’œuvre est ainsi parsemée de silences et d’immobilités, aussi chargés d’émotion que les notes qui les entourent.

Audio: enregistrement de la première par Quatrix

Jean-Fabien Schneider, Piano
Irina Krasnyanskaya, Piano
Corinne René, Percussions
Julien Compagne, Percussions

 

Première de la pièce

 

Revue de presse

Entrevue

Article publié sur cettevilleetrange.org, suite à l’entrevue pré-concert réalisée par Éric Champagne.

 

Regard vers l’Est : Deconstructing László de Georges Dimitrov

Après s’être réapproprié l’héritage de Chopin dans une série de préludes pour piano[1] et après s’être inspiré des troubles politiques de l’ancien bloc communiste dans une suite symphonique évocatrice[2], c’est dans l’œuvre du peintre hongrois László Moholy-Nagy que Georges Dimitrov puise aujourd’hui l’inspiration pour Deconstructing László. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la culture de l’Europe centrale nourrit considérablement l’imaginaire de ce compositeur montréalais.

Paradoxalement, l’intérêt pour cette culture est récent et  ne prend pas la forme d’une quête personnelle, ou d’une recherche identitaire, bien que ce compositeur originaire de Bulgarie ait émigré au Québec à  l’âge de sept ans. Il recouvre plutôt diverses sensibilités communes qu’il s’est découvertes ces dernières années  pour le cinéma, les arts visuels, la littérature et la musique de cette région du monde. Cette fascination se transpose en modèle de travail, car, comme il le souligne en entrevue, «les contraintes des régimes totalitaires ont été des balises formidables – quoi que souvent frustrantes – pour les artistes qui ont créé des œuvres puissantes dans un contexte où toutes les libertés ne sont pas accordées».

Dans sa nouvelle création pour deux pianos et percussions, Dimitrov applique à  sa musique les principes de l’esthétique de Moholy-Nagy : constructivisme, asymétrie, épuration du matériel. Cette suite de neuf courts mouvements fait alterner des séquences nommées Ordre et leur contraire Désordre,  dont la perception temporelle demeure le point  focal. Fortement inspiré par les mécaniques déréglées chères à  Ligeti – les mouvements Désordre font explicitement références à  la première étude pour piano du compositeur hongrois -, Dimitrov exploite la technique du déphasage métrique afin de brouiller la perception de l’évolution temporelle du discours musical. Ici, le compositeur construit des séquences rythmiques issues d’une série de nombres premiers. Cette approche mathématique peut sembler artificielle, mais elle lui permet de recréer une «irrégularité naturelle», où les notions de pulsation et de métrique individuelle se confrontent sauvagement. Le résultat produit une sorte de mouvement dansant totalement spontané et irrésistible, véritable subterfuge auditif face à  la construction solide de sa partition.

La simplicité du matériel crée un contraste marquant dans les mouvements Ordres, auxquels s’ajoute un mouvement Équilibre et une courte Élégie. Dans une atmosphère plus contemplative, où le temps semble suspendu, Dimitrov compose un état quasi-mystique, proche d’Arvo Pärt, où les sons et leurs résonances mènent, dans leur pureté intrinsèque, vers une sensation d’émerveillement et de grâce. Une situation paradoxalement riche en tensions et en gestes violents, d’après les dires du compositeur, car un simple silence ou la répétition abusive d’un matériel sonore peut anéantir toute perception et attente chez l’auditeur. Dimitrov dose savamment les tensions et détentes dans ces mouvements lisses et immobiles.

Deconstructing Làszlò est un type de remix (notion probablement héritée de sa production en musique techno et électronique, autre facette créatrice du compositeur) entre une œuvre du répertoire et la sensibilité de Dimitrov. S’il déconstruit l’imaginaire du peintre hongrois, Dimitrov transpose et reconstruit ces éléments dans son langage personnel, avec ses références et ses inspirations propres. Georges Dimitrov explore ainsi une esthétique et une conception de la modernité nettement différente de l’avant-garde européenne et nord-américaine. Le compositeur montréalais ne nie pas son attachement à  des créateurs aussi différents que Ligeti et Chostakovitch, Bartòk et Pärt, Penderecki et Gorecki. Ces influences artistiques teintent sa démarche, profondément originale sur la scène des musiques contemporaines québécoises, une démarche qui mérite que l’on s’y penche avec attention.

Éric Champagne, 20 octobre 2011

 [1] – 24 préludes d’après Chopin, pour piano (2007)

[2] – Tableaux d’une révolution, suite pour orchestre symphonique (2009)
Georges Dimitrov : Deconstructing Làszlò (création)
Concert One, Deux, Hà¡rom!
Ensemble Quatrix
Production de Codes d’accès
Le jeudi 27 octobre 2011, 20 h
Salle de concert du Conservatoire de musique de Montréal